Robert Ambelain et le Martinisme
Tranches de vies
Je fis la connaissance de Robert Ambelain le 5 Mars 1956 dans l'oratoire de Philippe
Encausse, 46 bd du Montparnasse, il me conféra l'initiation libre de Supérieur Inconnu, en
compagnie de Théo Brockly, de Strasbourg, et si je me trompe de Georges Crépin. Cérémonie qui
laissera sur moi une impression inoubliable et qui manifeste vraiment la présence de l'invisible, quoi
que l'on puisse penser et du rituel et du personnage que je venais alors de rencontrer, et dont je serai
pendant trente-cinq années le disciple, parfois le collaborateur dans la faible mesure de mes moyens.
Mais dès les jours suivants, Robert Ambelain prend ses distances avec l'Ordre Martiniste de
Papus, réveillé en 1952 par Philippe Encausse, et finit par en démissionner. apparaissent les
divergences qui se manifesteront au grand jour certain soir d'Avril 1968, malgré l'épisode de
1’Union des Ordres Martinistes avec Charles-Henry Dupont. Cet éloignement n'empêchera pas
Robert Ambelain d'écrire un certain nombre d'articles dans la revue L'lnitiation, organe officiel de
l'Ordre Martiniste, dont ceux consacrés à la Gnose chrétienne (Origénienne) qui deviendront
le corpus doctrinal de l'Église Gnostique Apostolique qu'il a lui-même fondée.
Pour ma part, je suis happé par Philippe Encausse pour la création d'un groupe
martiniste (nous n'aimons guère l'appellation de “loge), au sein de l'Ordre Martiniste dit de
Papus. Ce sera le groupe “Saint-Jean”, fondé avec ma foi de néophyte, et qui se veut à la fois
mystique et ésotérique pour ne pas dire occultiste, puisque telle est mon orientation depuis qu'ä
l'âge de 19 ans, j'ai lu le Traité
méthodique
de
Science
Occulte de Papus, et par la suite,
nombre de livres du mémé auteur. Il me sera difficile de maintenir cette orientation. L'occultisme
n'est pas bien vu ä l'Ordre Martiniste de Papus. Bien des fois, je me retrouverai seul avec un ou
deux frères et sœurs. On fait le vide autour de moi dès que j’aborde des sujets jugés
“sulfureux”. Certes, j'initierai en 1962 un couple, G. et C. B., qui tous les deux seront dans le vent
de l'occulte. Leur évolution ultérieure prouvera les dangers de ce domaine. Finalement, en 1964,
j'abandonnerai pour des raisons professionnelles la direction de ce groupe, sans toutefois
démissionner de l'Ordre Martiniste, ce que je ne ferai que bien plus tard, en 1970, ayant refu en
1968 de suivre Robert Ambelain, en raison de ses prises de position excessives et de ses propos
quasi diffamatoires envers ce brave Philippe Encausse.
Tout en dirigeant “Saint-Jean”, je suis reçu Maître Élu Cohen en 1961 par Robert
Ambelain. J’allumais donc moi aussi les flambeaux sur le tapis opératoire mais, rassurez-vous,
soit en raison de mon indignité personnelle, soit en raison de mon manque de persévérance, je
ne verrai jamais “La Chose”. Je transmettrai néanmoins l'initiation ä quelques Frères...
La Loge “La France
Mais revenons en arrière...
En 1958, un certain nombre de Frères de la Grande Loge Nationale Française
quittent cette obédience pour diverses raisons et fondent la Grande Loge Nationale Française
“Opéra”, actuellement Grande Loge Traditionnelle Symbolique “Opéra”, du nom de l'avenue se
trouve le Cercle Républicain qui leur sert de premier siège social et de lieu de réunion. Robert
Ambelain, déjà dépositaire de toutes les filiations maçonniques, dont bien sûr le Régime Écossais
Rectifié, rejoint la nouvelle obédience dont il pense qu'elle détient en son sein les filiations
martiniste et martinéziste.
C'est dans le sein de la R:.L:. “La France” n°7, mais aussi un peu de “L'Arche
d'Alliance” que le martinisme va trouver un milieu favorable ä son développement. Un Frère de
cette loge, Jean-Claude Pauly, en a dressé l'historique, historique dont je vais s'inspirer pour
les prochaines lignes. Il nous rappelle tout d'abord les orientations respectives des deux
voies : la voie opérative et théurgique de Martinès de Pasqually et la voie cardiaque de Saint-
Martin que celui-ci découvrira chez Jacob Bœhme que lui a fait connaître Rodolphe de
Salzmann, traducteur de hme. Saint- Martin ne reniera jamais son maître Martinis, mais
il lui arrivera de dire en substance : “Faut-il tant de cérémonies pour s'adresser ä Dieu.” Jean-
Claude Pauly
rappelle ä l'occasion que l'Ordre Martiniste de Papus n'a pas de filiation réelle, ce qui
a
été démontré maintes fois, avant de nous expliquer la naissance de “La France”.
En 1916 et 1917, deux lettres sont adressées respectivement par Charles Détré (Téder),
successeur de Papus, ä la direction de l'Ordre Martiniste, et par Jean Bricaud, qui sera le
successeur de Téder, au F:. Edouard de Ribeaucourt, Grand Maître de la Grande Loge Nationale
Indépendante et Régulière pour la France et les Colonies. Le 3 octobre 1916 - vingt-deux jours avant
la disparition de Papus - Jean Bricaud informe ce dernier que la G:.L:.N:.I:.R:. a décidé de créer un
atelier maçonnique au sein de cette obédience, qui travaillera au R:.E:.R:. et ne recevra que des
frères membres de l'Ordre Martiniste de Papus. Il s'agit de rapprocher celui-ci du Régime écossais
Rectifié. Ä cette époque en effet, ce sont les deux organisations les plus spiritualistes, les querelles
religieuses ayant détourné une partie de la Franc-Maçonnerie de ses orientations profondes.
En 1917, la loge “La France” est installée au 282, rue Saint-Jacques. Ses fondateurs
sont le Docteur Edouard de Ribeaucourt, Grand Maître de la G:.L:.N:.I:.R:., Charles Détré dit Téder,
Grand Maître de l'Ordre Martiniste de Papus, Jean Bricaud, Georges Lagrèze, et ä titre posthume
Gérard Encausse dit Papus. Mais la guerre ne va pas permettre ä cette loge de fonctionner
longtemps, en raison des Frères mobilisés et, hélas, des décès. La France” est mise en sommeil
en 1918.
Le 16 Avril 1961, telle le Phénix, elle renaît de ses cendres et est de nouveau installée, cette
fois par le Grand Maître de la G:.L:.N:.F:. Opéra, Vincent Planque, assisté des Frëres Jean de
Foucauld, Victor Michon, Pierre de Ribeaucourt, Christian Verrière, Jean Alfonsi, André Gavet. J'ai
connu tous ces Frères, de même que le Frëre Pierre Mariel qui sera le premier Vénérable Maître
installé le 30 Mai 1961. Ce 30 mai, Robert Ambelain, qui deviendra, ici comme ailleurs, le grand
fournisseur de planches de haute tenue, propose le thème des études de l'année : « Quelle est votre
conception personnelle du Christ ? ». En illustration des variations de la pensée de notre héros,
pensons ä ce qu'il écrira neuf ans plus tard, avec la fameuse trilogie : Jésus ou le mortel secref des
templiers, La vie secrète de Saint-Paul et Les lourds secrets du Gol gotha. Notre loge voit
affluer les demandes d'affiliation. Parmi les plus connus, citons Yves- Fred Bolsset, Robert
Deparis, Gérard Encausse, le fils de Philippe Encausse, petit-fils de Papus, Pierre Fano, Guy Thieux,
Charles de Saint-Savin, Vincent Planque, Irénée Séguret, Pierre Massiou, René Guilly et d'autres
dont moi-même. Des planches intéressantes seront données. Pierre Mariel y traite du passé militaire
de Saint-Martin, Robert Ambelain aborde La Vérité sur Fulcanelli, le grand alchimiste
contemporain. Les
débats
sont nombreux. Le
Frère
Alfonsi
ayant
présenté u n e
planche
sur la réincarnation dans l'œuvre de Papus R o b e r t Ambelain prend la parole pour rappeler
que l'on ne peut être réincarnationniste et chrétien. Saint-Martin, Martinès de Pasqually, Willermoz
ne l'étaient pas. Soit nous restons fidèle à la Tradition, soit nous en sortons. Ä quoi sert la
rédemption du Chrlst dans le modèle réincarnationniste ? Robert Ambelain conclut que l'on confond
préexistence des âmes et réincarnation. Cette prise de position est à rapprocher de l'avis différents
du même Robert Ambelain dans son ouvrage Le Martinisme, histoire et doctrine publié en 1946,
chez Niclaus. Je relève en effet en page 33 : “L'âme ayant animé un corps humain ordinaire, puis en
animant un autre, vingt siècles après, sera toujours identiquement elle-même en ses deux
manifestations différentes”. En page 37, nous lisons : “la mort physique [...] et les réincarnations qui
y succèdent, sont les moyens par lesquels les entités déchues manifestent leur emprise sur
l'homme” et plus loin : “[...] échappant ainsi aux cycles des réincarnations.” Enfin, page 39,
nous trouvons de nouveau “Pour échapper aux cycles des réincarnations successives en ce monde
infernal...” Nouvel exemple des variations d'un esprit en perpétuel mouvement. Ajoutons que
le Père Humbert Biondi, dominicain, lui-même hostile ä la réincarnation, a démontré, textes en
main, qu'un chrétien, même catholique romain, peut parfaitement croire ä cette doctrine, sans
être hérétique. Robert Ambelain traitera également ä “La France” des phénomènes de bilocation,
mais aussi de Jean-Jacques Bacon de la Chevalerie, arrière petit-neveu de Jacques de Molay, co-
fondateur du Grand Orient de France, et qui ordonnera Jean-Baptiste Willermoz Réau-Croix en
1768. Nous avons déjà parlé de “L'Arche d'Alliance” qui eut peu d'activités. Robert Ambelain en
fut l'éphémère Vénérable Maître. Ceci me rappelle une anecdote qui traduit bien la personnalité de
notre Maître. Un jour, il me dit ex abrupto : « Bertrand tu vas prendre le premier maillet de
“L'Arche d'Alliance”. Je suis très occupé par une recherche passionnante sur le côté ésotérique et
les résonances occultes des confluents de cours d'eau, il me faut tout mon temps... » Le premier
maillet reviendra ä un Frère plus compétent que moi, et les recherches de Robert sur les confluents
des cours d'eau auront le sort de nombre de ses initiatives dont on n'entendra plus parler. Au gré des
changements d'officiers de la loge, nous allons rencontrer un personnage bien sympathique au nom
familier, Robert Amadou, qui occupera avec brio le plateau d'Orateur, et ce de longues années. J'ai
retrouvé deux titres de ses planches : Histoire de l'Écossisme, et La Maçonnerie
de
Bonil
lon.
Opéra et ses loges martinistes nous conduisent tout naturellement dans les hauts degrés du
Régime Écossais Rectifié. La plupart d'entre nous deviendront successivement Maître
Écossais de
Saint-André,
Ecuyer-Novice, Chevalier
Bienfaisant de la Cité Sainte, et pour certains, Profès et
Grand-Profès, au sein du Grand Prieuré de France, comme nous le verrons plus loin.
Le Grand Prieuré Martiniste
En 1958 a été créée l'Union des Ordres Martinistes par l'Ordre Martiniste dit de Papus
représenté par son Grand Maître Philippe Encausse, l'Ordre Martiniste et Martinéziste, représenté
par son Grand Maître Henry Dupont et l'Ordre Martiniste des Élus-Cohens, représenté par son
Grand Maître Robert Ambelain.
Dans la foulée, et pour tenter de concrétiser cette union, Robert Ambelain lance
le 30 Novembre 1959
l'Ordre des C.B.C.S. Grand Prieuré Martiniste, Constitutions,
signées
par les trois Grands Maîtres de l'Union. Le 18 Décembre suivant, dans une étude intitulée
en est l'Ordre des C.B.C.S. ?
il justifie son initiative par une étude
historique et doctrinale.
Les C.B.C.S. constitue
n
t un ordre intérieur extra-maçonnique,
et de citer les rituels
d'armement de l’Écuyer-Novice : « Quittez maintenant, mes chers
Freres, ces vêtements et ces
ornements maçonniques, pour recevoir ceux que vos vertus et votre persévérance vous font mériter
et dont je vais vous revêtir. Que le Passé soit effacé, et que tout soit renouve... », ainsi que le rituel
d'armement du C.B.C.S. . « Le voile des symboles va donc tomber pour vous, et les ombres
maçonniques qui vous environnaient vont, elles aussi disparaître ä leur tour. Vous allez enfin connaître
l'Ordre respectable qui a ainsi perpétué son existence au sein de la Franc-Maçonnerie... ». Il y eut d'ailleurs
des C.B.C.S. qui ne furent pas maçons au cours de l'histoire de l'Ordre. Il s'agit en alité pour Jean-Baptiste
Willermoz, fondateur de l'Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, de perpétuer comme
doctrine initiatique et mystique de l'Ordre les enseignements de son maître Martinis de Pasqually,
fondateur de l'Ordre des Chevaliers Maçons Élus Cohens de l'Univers. Nous avons un ordre chrétien,
mystique, dont la doctrine est le Martizisme. Tout au long de son étude, Robert Ambelain s'attachera a
démontrer la rive maçonnique rationaliste dépouillant progressivement les rituels de leur contenu
initiatique. On verra ainsi les assimilations entre le Mtre Écossais de Saint-André et le lme grade du
Rite écossais Ancien et Accepté, entre l’Écuyer-Novice et le Chevalier Kadosh, et enfin entre le
C.B.C.S. et le 33ème et dernier grade du R:.E:.A:.A:.. Robert Ambelain enfonce encore le clou en
clarant : « L'esprit initiatique, primitivement inclus dans l'Ordre par ses promoteurs initiaux, et qui
était l'unique raison d'étre de celui-ci comme on l'a vu, soit la perpétuation rituelle du Martinisme
primitif, a disparu. Non pas par le seul fait du Temps (ce qui serait compréhensible, excusable, et
aisément réparable sans doute), mais par une volonté, délirément hostile ä cet esprit même, et sciemment
perpéte par certaines autoris de l'Ordre, en Suisse comme en France. ». l°lus loin, il poursuit « C'est
pour ses motifs, et en considération de leur caractère extrêmement grave (toute initiation blanche,
tournée de sa source et de ses buts ne devient-elle pas ipso facto initiation noire ?), qu'un groupe de
Martinistes, tenteurs de la filiation des C.B.C.S., a décidé de revenir aux principes essentiels et
primordiaux de l'Ordre, et de faire de la filiation des C.B.C.S. un haut grade du Martinisme de
Tradition. ». Et d'inviter tous les membres des Conseils Suprêmes de l'Union des Ordres Martinistes ä
envisager la cation d'un Chapitre de C.B.C.S. dans l'esprit qu'il vient d'exposer. Dans le même temps,
Robert Ambelain diffuse la filiation des C.B.C.S.. Rappelons les plus connus : Charles-Georges
Marschall von
hein,
premier Grand Maître de la Stricte Observance Templiëre, le Baron de
Hund, Willermoz, Lavater, Montchal, Savoire, Lagrèze, et bien sûr lui-même.
Le 30 Novembre 1959, en la fête de Saint-André, sont signées les Constitutions de l'Ordre des
C.B.C.S., Grand Prieuré Martiniste, par les trois Co-Prieurs Dupont, Encausse et Ambelain. Les
membres fondateurs en seront, outre les trois prédents, And Bastien, Georges Cpin, Paul Ferreira,
Bertrand de Maillard, Auguste Mollard, Alfred Pilotin, Albert Rolin, Irénée Sëguret, tous C.B.C.S et les
Ëcuyers-Novices Jacques Duvielbourg, Jean-Pierre Tertre. Les travaux débutent pour le chapitre le 20
Juin 1960 au domicile de votre serviteur qui a gardé le livre des procès verbaux jusqu'au 22 Janvier
1962,digés par lui-mème. Les tenues suivantes auront lieu au domicile de Philippe Encausse, 46 bd
du Montparnasse. Cette première tenue est consacrée ä des questions d'organisation et d'administration.
Le 12 Octobre, le Frère Pilotin parle de Johan-Georg Schrepfer (le texte demeure dans mes archives). Aps
les échanges de vues, le Grand Prieur Robert Ambelain lit un texte rare sur le Couvent des Gaules de
1778. Le 9 Novembre, le Grand Prieur parle de la Voie inrieure et de sa technique, dont le texte doit ëtre
publié dans un livre et la partie secrète diffue aux seuls Frères. Ce sera L'Alchimie spirituelle,
technique de la voie intérieure, paru ä la Diffusion scientifique en 1961.
Le 14 Décembre 1960, a lieu l'examen des candidatures des Frères Charles de
Saint-Savin et Robert Deparis. Le 11 Janvier 1961 se déroulent l'interrogatoire et l'admission des dits
Frères avec lecture du règlement du Grand Prieuré Martiniste,
explications et discussion. Ces Frères seront
reçus Écuyers-Novices le 8 Février 1961. Le
Frère Jean-Pierre Tertre donnera ä cette occasion un travail sur
Eques a capite galeato, livre de Benjamin Fabre que notre Frère Robert Amadou a démasqué
récemment comme l'écrivain catholique anti-maçon Jean Guiraud, professeur d'histoire.
Le 8 Mars 1961, le Grand Prieur parle de Naundorff et du problème de la survivance de la
lige, avec allusion a Fersen, qui pourrait être le vrai re de Louis
XVII. Ce sujet fera l'objet d'un ouvrage de Robert Ambelain : Capet, lève-toi publ en
1987 chez Robert
Laffont. Le 12 Avril 1961, Philippe Encausse présente Jacques Cazotte.
Le 10 Mai 1961, le Grand Prieur parle
de Marmion et de son Évangile.
Le 22 Janvier 1962, le Grand Prieur fait un exposé sur la Réintégration selon Martinis de
Pasqually. La réunion se termine par l'étude d'un projet entre le Grand Prieur et le Fre de Ribeaucourt
pour la constitution d'un Grand Prieuré de France. Les travaux du Grand Prieuré Martiniste sont
suspendus et tous ses membres sont “régularisés” au sein du Grand Prieuré de France, Préfecture de
Neustrie. Mais une circulaire du 8 Janvier 1965 de Robert Ambelain nous informe qu'il a décidé avec
Philippe Encausse d'abandonner le Grand Prieuré de France et le Grand Prieuré des Gaules, au motif
qu'on n'y fait aucun travail autre que des réceptions et des adoubements, et que les travaux que nous
avons faits avec des apports initiatiques ont été volontairement ignorés. J'ai retrouvé une convocation
pour le 18 Juin 1966 relative a la réception des Frères Léon Aschgen et Jacques Duvielbourg au degré
de
C.B.C.S.
et
celle
des
Frères
Gérard
Kloppel
et
Gérard
Buisset
au
degré
d’Ëcuyer-Novice.
Mais déjà Robert Ambelain se penche sur la question de l'origine du christianisme. Son
opinion au sujet de Martinis de Pasqually change. Il n'est plus de la Tour de Las Cases mais un juif
portugais qui se serait fait démasquer par la Grande Loge d'Angleterre. Et de revaloriser Saint-Martin
avec sa Lettre sur la Révolution Française. 1968 n'est pas loin et le monde profane n'aura pas
l'exclusivité des bouleversements.
L'Ordre Martiniste Initiatique
Les hostilités commencent par une lettre de Claude Tripet, Président de l'Ordre
Martiniste
de Suisse,
datée du 14 Avril 1968, adressée
ä Philippe Encausse,
Président
de
la Chambre de Direction, aux membres
du Suprême Conseil, aux présidents des groupes martinistes et aux membres de l'Ordre Martiniste de
Papus. Il s'attaque ä la lettre circulaire du 5 Avril 1968, adressée par Philippe Encausse aux membres
du Suprême Conseil et aux présidents de groupes martinistes qui énonçait :
-
l'obligation
de
la
croyance
en
la
divinité
de
Notre
Seigneur
Jésus-Christ.
-
l'obligation
de
réciter
le
Pater
lors
des
réunions
rituelles.
Reprenant les textes en vigueur ä l'époque de Papus, comme ä l'époque de la résurgence de
l'Ordre effectuée par son fils en 1952, Claude Tripet condamne cette dérive dogmatique et replace
l'Ordre Martiniste dans son contexte d'Ordre mystique pour la recherche de la Vérité et la diffusion
initiatique, dans le respect de toutes les religions. Il condamne aussi comme charlatanesques les
interprétations de manifestations paranormales, telles que bruits, craquements, rapses, qu’il qualifie de
bruits de tuyauterie, et qui, s'ils sont els, ne peuvent venir que du bas astral.
Sans médire de lui, je rappelle que ce bon Philippe Encausse était amateur de farces et attrapes.
J'ai pu constater qu'une certaine poire, discrètement mane, faisait gonfler une vessie aussi
discrètement placée sous un objet qui, en se soulevant, constituait une réponse. Mais je ne
généraliserai pas en affirmant que tout ce qui s'est passé dans le fameux oratoire au numéro 46 du
Boulevard Montparnasse est du même tonneau. Claude Tripet souligne enfin que certaines
rééditions d'ouvrages de Papus, aprës la mort de celui-ci, ont subi des modifications, notamment en
ce qui concerne la Franc-Maçonnerie. De tout ce qu'il vient d'énoncer, Claude Tripet tire la
conclusion en proclamant l'indépendance de l'Ordre Martiniste Suisse qui restera attaché aux
principes originels de Papus et du début de la surgence de 1952.
La deuxième vague d'assaut est beaucoup plus sévëre. Le 29 Avril 1968, une circulaire de
Robert Ambelain, Grand Mtre de l'Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix, et Gérard Buisset, Grand
Maître Adjoint de l'Ordre Martiniste Initiatique est adressé ä tous les Grands-Mtres, Grands Officiers,
Maîtres de Loge, Frères et Sœurs des divers Ordres Martinistes nationaux aussi bien que martinistes
de l'initiation libre restés indépendants. Cette circulaire rappelle que la résurgence de l'Ordre Martiniste
en 1952 déclarait reprendre la définition de l'Ordre précisée jadis par Papus, entre autres points
n'imposait aucun dogme et, tout comme la revue L’Initiation en cette me année 1952, affirmait
reprendre la ligne des études de la Science d'Hermës et de la Connaissance secrète : Hermétisme,
Astrologie, Kabbale, Symbolique, Arts divinatoires, etc. Il est rappelé aussi que le 28 Octobre 1962
a été constitué et unifié ä Paris un Ordre Martiniste, succédant ä l'Union des Ordres Martinistes du 26
Octobre 1958, avec signature de deux Grands Maîtres, Robert Ambelain et Philippe Encausse, et qu'en
vertu des dispositions de l'accord, le Cercle extérieur est le séminaire du Cercle intérieur dit des Elus
Cohen, et assure ä ses membres le double enseignement cardiaque et opératif. Ce dernier
enseignement comporte entre autres l'étude de la théurgie martinéziste, de la kabbale pratique, de
l'occultisme en général et reprend en outre les études classiques du temps de Papus : théosophie
chrétienne, gnose, kabbale, philosophie hermétique, théurgie.
Mais cette circulaire du 29 Avril 1968 constate que la majorité des membres du
Suprême Conseil ont violé les engagements pris en reprenant les sujets précédemment étudiés,
notamment les enseignements et le culte du personnage d'un guérisseur lyonnais, le Maître Philippe
de Lyon, pire encore en qualifiant de satanisme et de magie noire le Martinisme opératif et la
théurgie martinéziste.
En conclusion, il était annoncé la création d'un Ordre Martiniste Initiatique, rassemblant tous
ceux qui voulaient poursuivre la ligne de Papus. L'Ordre Martiniste Initiatique déclare irrégulier en
son esprit, ses enseignements et ses manifestations l'Ordre Martiniste dit de Papus, et n'aura aucun
rapport avec lui. Ceux qui voudront le rejoindre devront démissionner de l'Ordre Martiniste de
Papus.
Enfin, l'article 8, le dernier de cette circulaire, acte de constitution, énonce que l'Ordre
Martiniste Initiatique se considère comme le séminaire préparatoire de l'Ordre Kabbalistique de la
Rose-Croix, ainsi qu’il en était déjà au XIXème siècle, avec Papus et Stanislas de Guaita.
L’O.K.R.C. se déclare par ailleurs le protecteur et le garant du premier dont il constitue en quelque
sorte l'ultime et dernier Temple, tant qu’il demeurera dans les normes définies ci-dessus.
J'assistais le 29 Avril ä la réunion chez Robert Ambelain, i fut lue cette circulaire qui
devait être postée le lendemain. Bien sîïr, j'en approuvais les principes généraux, je signais même le
P.V. de la réunion constatant la naissance du nouvel ordre, mais je demandais des modifications
dans la forme. Par ailleurs, la présence de deux personnages qui s'infiltraient partout me déplaisait
souverainement. Quand je vis que les amendements demandés, notamment 1’obligation de
démissionner immédiatement de l'Ordre Martiniste, n'avaient pas été pris en compte dans le texte
diffusé, j’écrivis ä Robert Ambelain que je ne suivais pas pour l'instant, et je lui adressais une note
sur les deux personnages en question. Il faudra attendre 1973 et 1974 pour que Robert Ambelain
s'aperçoive enfin, et sur mon insistance, de leur véritable nature avec, pour le folklore, une mini-
guerre des mages entre Robert Ambelain et nos deux indésirables. lls finirent par être exclus de
toutes les organisations dirigées par Robert Ambelain. La circulaire du 29 Avril fut suivie de textes
explicatifs et notamment le 22 Juin, d'un texte intitulé Martinisme et Christianisme dans lequel
Robert Ambelain démontre que le christianisme de Saint-Martin n'a rien à voir avec le
christianisme officiel, que celui que Saint-Martin appelle le “Réparateur” peut aussi bien être le
Maître de Justice des Esséniens que Jésus de Nazareth. Je ne développerai pas davantage ce
texte pourtant fort intéressant et qui annonce déjä les positions futures de Robert Ambelain sur
le christianisme. Deux ans plus tard, paraîtra Jésus ou le mortel secret des Templiers. Après
chaque tenue de la loge “Hermès”, nous dînons ensemble au Châtelet. Robert Ambelain nous fait
part de ses dernières trouvailles. Avec sa spontanéité bien connue, je l'entends un soir nous dire : «
Et puis vous savez vieux Frères, il avait un jumeau ! Et oui ! Thomas le Didyme !» Chaque fois, il
nous révélait sa dernière couverte, découverte qui devait devenir un nouveau chapitre du
livre.
Le 26 Juin 1968, Robert Ambelain écrit au Président et aux membres du Suprême
Conseil de l'Ordre Martiniste pour leur expliquer pour quelles raisons il a envoyé la circulaire du 29
Avril, et aussi pourquoi, en dehors des liens maçonniques, il ne les reconnaît plus. C'est un rappel
des griefs déjä énoncés contre ceux qui ont négligé de reprendre les directives de Papus, pour une
ligne de fausse voie cardiaque, et pire, pour avoir qualifié la voie opérative et théurgique de
satanisme et de magie noire. Le 30 Juin 1968, une nouvelle circulaire est envoyée : Origine,
I?rincipes et Modalités de la Rectification de 1968 *, texte capital que je résume ici. Cette
circulaire est avant tout une remise en question, comme nous l'avons esquissé précédemment, de
la personne et de l'œuvre de Martinis de Pasqually, après une étude attentive de documents connus,
et dont « certains détails, dit Robert Ambelain, nous ont amené ä décider un remaniement complet,
non en ses principes, mais dans l'application de la théurgie martinéziste, théurgie à laquelle il est
équitable de conserver cette dernière dénomination ». Cette révision va justifier la mise en sommeil
en Mai 1968 de l'Ordre des Chevaliers Maçons Élus Cohens de l'Urtivers que Robert Ambelain
avait réveillé en 1941. Le fameux recueil des 2400 noms subit ainsi un examen critique sévère. Par
ailleurs, la filiation martiniste et martinéziste de Papus est considérée sans fondements valables
et sans réalité, ce qui a déjä été démontré. Robert Ambelain s'emploie alors ä rendre compte de
ses études depuis 1960 sur le martinisme russe du Prince Galitzine et des documents historiques
solides qui en justifient l'existence et la pérennité. Revenant sur sa plaquette de 1946 intitulée Le
Martinisme contemporain et
ses véritab les origines
2
g
ît
il disait que Saint-Martin n’avait
jamais fondé
d'organisation, il précise maintenant que ce n'est qu'en France et affirme que le
Philosophe Inconnu, parallèlement et en opposition avec le Convent de Wilhemsbad de 1782 et le
Régime Écossais Rectifié, fonda la même année une organisation maçonnique, le Rite Réformé,
dit Rite Réformé de Saint-Martin, qui fut pratiqué ä Metz au chapitre Saint-Théodore.
Nous retrouvons bel et bien dans les discours initiatiques des grades la doctrine du
Philosophe Inconnu, doctrine ä la fois politique, sociale et métaphysique. Lors d'une conférence
faite par Robert Ambelain en 1946, Salle de Géographie, sur les origines du Martinisme
contemporain, il recueillit le témoignage de trois martinistes qui ne se connaissaient pas et dont les
dires concordaient parfaitement. «11 en résulte dit Robert Ambelain, que le Martinisme russe
constituait le filtre préparatoire ä la Maçonnerie russe galement au XVIIIème siëcle) ä forme
templière (Stricte Observance). Elle me servait de filtre préparatoire ä la Rose-Croix russe, dont
Novikoff fut le Grand Maître. Le Martinisme enseignait la doctrine du Philosophe Inconnu en tant
que métaphysique, philosophie et mystique. La Maçonnerie Templière enseignait toutes les
branches de 1’occultisme et cet enseignement, purement didactique et théorique, était ensuite mis en
pratique dans la Rose-Croix russe.»
Saint-Martin n'aura pas le temps de développer son plan d’une organisation qui lui serait
propre, car en 1788, il rencontre l'œuvre de Jacob Bœhme et l'année suivante débute la Révolution
Française pour laquelle il se passionne (cf sa Lette sur fa Réz›ofiifion Française). ll considère celle-
ci comme une préfigure du Jugement Dernier en opposition avec Joseph de Maistre qui écrira que
“tout est miraculeusement mauvais dans la Révolution Française”. 11 y aura naturellement une
opposition entre Saint-Martin et Willermoz, entre le Rite Réformé de Saint-Martin et le Régime
Écossais Rectifié. Les grades seront opposés, le Chevalier de Palestine créé par Saint- Martin
s'opposant au C.B.C.S. et son Chevalier Kadosh étant l'épouvantail du Régime Écossais Rectifié.
Bien entendu l'Ordre Martiniste Initiatique ne tient pas compte des loges que Papus créera en
Russie lors de ses voyages. Robert Ambelain précise que pour créer son O.M.I., il n’ a pas hésité
ä se faire initier de nouveau par un Martiniste authentique russe et ä choisir un nouveau “nomen”.
Il intégrera le grade de Chevalier de Palestine pris dans le Régime Réformé de Saint-Martin pour
permettre aux “opératifsde réaliser les travaux théurgiques. Et ainsi, comme dans la Russie du
XVIIIëme siècle, la doctrine et les enseignements occultes seront donnés dans les degrés
martinistes classiques. La pratique et son enseignement seront communiqués dans un degré
supérieur, de caractère maçonnique : Le Chevalier de Palestine. L'Ordre Martiniste Initiatique a donc
deux Temples : Associé, Initié, Supérieur Inconnu, Supérieur Inconnu Initiateur pour le premier
Temple, doctrinal et Chevalier de Palestine pour le second Temple, opératif. Et Robert Ambelain
d'ajouter que si des découvertes étaient réalisées, notamment celles des deux manuscrits du
Philosophe Inconnu concernant les instructions relatives au degré de Prince de Jérusalem et de
Chevalier Kadosh ces deux degrés pourraient compléter la hiérarchie du second Temple, au-dessus
du Chevalier de Palestine. Le premier Temple travaillera avec les formes rituelles russes strictement
conservées depuis 1800.
Dans la logique de sa position, Robert Ambelain abandonne le willermozisme qui ne découle
pas de l'esprit et des intentions du Philosophe Inconnu, et quitte le Grand Prieuré Martiniste et ses
Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte.
Je passe sur la circulaire du 6 Juillet 1968 qui, de nouveau, condamne avec tous les détails ä
l'appui la filiation papusienne.
Qu'est-il advenu de cette “rectification” de 1968 ? Un certain nombre de loges furent créées,
et l'Ordre Martiniste Initiatique a poursuivi sa route jusqu'à nos jours. En 1984, Robert Ambelain
a transmis ses pouvoirs ä Gérard Kloppel. Je m'abstiendrai d'aller plus loin. Si Robert Ambelain
dirige une loge, il sera vite happé par ses fameux livres sur le christianisme et la loge “Hermès” de
Memphis Misraïm il délivre moult planches. Dans les années 80, il prend du champ avec les
diverses organisations pour se consacrer ä ses livres.
Je veux rendre ä cet être exceptionnel l'hommage qu'il mérite. Bien r, il eut ses travers
et défauts comme tout le monde, mais quelle amplitude ! Natif de la Vierge, il avait le soin du
détail, comme ce Mercure, maître du signe, très analytique, l
’opposé du Mercure des Gémeaux,
éminemment synthétique. Doué d’une
prodigieuse mémoire, il était capable de vous donner en
détail la recette de la ritable
salade niçoise comme de vous conter des passages entiers de la
Bible ou des Évangiles. Il aborda tous les sujets, l'Occultisme, son violon d'Ingres, la Franc-
Maçonnerie, le Martinisme, tous les registres de 1’ésotérisme théorique et pratique, mais aussi
l'Histoire, certes insolite et qui fera grincer des dents les officiels. Il y aura le merveilleux
roman
Bérénice
qui n'aura pas le succès mérité. Sans oublier les trois fameux livres à scandale,
Jésus ou le mortel secret
des
templiers, La vie secrète de Saint-Paul
et
Les lourds secrets
du Golgotha.
Bien qu’il ait déclaré qu'il n'avait pas d'amis, mais des collaborateurs, il était très fraternel et
accueillant. Je ne suis jamais parti de chez lui sans prendre l'apéritif. C'était d’ailleurs une manière
de me congédier quand il avait bien voulu répondre ä une ou deux questions sur les dix que je lui
posais, il me disait : « Vieux Frère, viens prendre l'apéritif ». Bon vivant, il aimait la bonne
chair. Jamais vulgaire, il ne dédaignait pas les histoires grivoises.
Puissent les Maîtres Passés l'avoir accueilli comme il le méritait !
Bertrand de Maillard d i t L'Ermite